<p>«Esclavage: Devoir de mémoire pour une citoyenneté assumée»</p>
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La mémoire, selon les grecs
anciens, est vérité puisque la vérité est
le contraire de l’oubli. La mémoire, selon le dictionnaire,
c’est ce qui reste de quelque chose ou de quelqu’un qui a
disparu. La mémoire, selon Armand GATTI, «…ne coule
pas. L’oubli est premier. La mémoire est un effort ».
C’est à cette dernière définition que je
rattacherai ma réflexion sur la mémoire, le devoir de
mémoire et l’esclavage. Car la mémoire n’est pas
l’histoire. Car la mémoire dont nous parlons se rattache à
du vivant et à ce qu’il faut empêcher de disparaître.
Car la mémoire est un travail. Pour un individu, pour un
peuple, pour un pays, perdre la trace de son histoire – positive ou
négative – loin d’apporter plus de liberté,
engendre une perte de sens. Le voyageur, pour être sans
bagages, n’a pas pour autant la tête vide. Le messager, s’il
veut se servir de ses semelles de vent, doit avoir quelque chose à
transmettre.
La mémoire – ni figée
parce qu’elle doit permettre l’évolution, ni fantasmée
parce qu’elle doit permettre la distanciation – est la référence
et le socle des histoires individuelles et collectives.
Si notre histoire, si notre culture et
nos valeurs qui nous ont été transmises sont mal
comprises et ne font pas l’objet d’une appropriation, notre
citoyenneté n’existera pas.
Si notre histoire est dévalorisée,
mal assumée, notre identité est floue. Dans cette
déchirure peut se glisser alors une violence tournée
vers l’autre ou contre nous-mêmes, un repli sur des repères
simplistes. Ces difficultés peuvent expliquer le comportement
et le désarroi de nos jeunes. Construire sa citoyenneté
à partir d’une identité reconnue, c’est le moyen de
s’approprier sa ou plutôt ses mémoires (individuelle,
sociale, collective…).
Comme pour l’individu ou pour un
groupe humain, on pourrait dire de la même façon qu’une
histoire mal assumée par un pays tout entier peut le conduire
à la perte de ses valeurs.
Il est donc essentiel pour la France de
conserver la mémoire des événements historiques
générateurs de son histoire …
Cette mémoire ne peut se
contenter des seuls événements «positifs»,
elle se doit d’englober tout le passé fût-il le plus
douloureux, le plus ambigu, le moins glorieux tels l’esclavage ou
sa remplaçante, la colonisation, esclavage sur site. Sinon, ce
sont les victimes ou leurs descendants qui deviendront de «
mauvais objets » ou, à tout le moins, des objets
encombrants…
Une partie des individus et des
collectivités auxquelles sera renvoyée cette image va
alors – dans le souci de se «blanchir» - l’intégrer,
l’intérioriser et se dévaluer ou se perdre. Une autre
partie, en réaction, va se radicaliser dans le refus et le
rejet de l’échange et du dialogue…
Personne ne demande à la France
de se lever tous les matins dans la repentance, mais un pays
courageux reconnaît ses failles.
Garder sa mémoire permet une
mémoire partagée avec l’autre. C’est un souci qui
doit nous guider constamment au fil de nos interventions et de nos
responsabilités publiques.
La mémoire se nourrit d’actes
symboliques. C’est à ce titre que nous devons apporter notre
soutien à toute initiative tendant à nous restituer
notre dignité d’hommes et de citoyens. Ainsi la loi
républicaine reconnaissant l’esclavage comme « crime
contre l’humanité » ; ainsi le 10 mai
proclamé journée-mémoire de l’esclavage ;
ainsi l’érection et l’inauguration par le Président
de la République de cette statue de l’artiste Fabrice Hyber
au Jardin du Luxembourg.
La mémoire nécessite un
travail en profondeur, en particulier avec les jeunes. C’est pour
répondre à ce besoin que vous avez organisé
cette journée à laquelle j’ai le plaisir et l’honneur
d’être associé.
Il s’agit de restituer le sens et la
portée du phénomène de l’esclavage et de la
traite des Noirs liés, nolens, volens, à la
France, et de les resituer dans leur contexte historique.
La mémoire, c’est le plein qui
définit la citoyenneté qu’on veut nous nier, par
rapport au vide que peuvent laisser l’oubli, la négation ou
pire le révisionnisme.
Mais enfin, si la mémoire –
comme le dit Enzo Traverso (dans son ouvrage : « Les
juifs et l’Allemagne ») est «un supermarché
qui ne craint pas les contradictions», je vous propose alors
d’en ouvrir la porte – non pour consommer une mémoire
«congelée» - mais pour nous enrichir de nos
contradictions dans une mémoire en mouvement.
Conclusion
Refuser
le devoir de mémoire, c’est accepter l’histoire imposée
par les autres, les vainqueurs.
L’histoire de l’esclavage et de la
traite négrière est d’abord une histoire de violences
et de guerres. Sur la côte dite des esclaves, les Africains ont
perdu la guerre contre les envahisseurs: portugais, espagnols,
français, anglais… etc. Ils ont donc été faits
prisonniers puis esclaves. Mais la résistance s’est
installée, tant sur la côte africaine que dans les
navires négriers ou encore sur les plantations. L’histoire
officielle nous enseigne que seuls Schoelcher et l’Abbé
Grégoire sont à l’origine de l’abolition. C’est
oublier les luttes féroces et meurtrières des esclaves
eux-mêmes. Qui connaît Solitude et tous les esclaves
marrons qu’elle a entraînés dans la montagne? Et avant
eux les Africains qui ont perdu la guerre contre les esclavagistes et
qui ont été obligés de partir à la chasse
de leurs propres frères pour en faire des esclaves ?
Faut-il leur en vouloir ? Oui, mais se rappeler que la nature
humaine est ainsi faite et qu’un être humain, un peuple
vaincus sont toujours amenés à trahir les siens.
Prenez l’exemple de l’invasion
allemande de la France: dès 1941, 1 an seulement après
l’installation des Allemands sur le territoire national, des
Français ont trahi (on les appelait les collaborateurs) et
vendu familles et amis pour les camps de la mort. Un an a suffi pour
tisser cette tragédie. Alors imaginez 2 siècles et plus
d’occupation européenne de la côte africaine...
Parallèlement, on nous apprend
que Napoléon, celui-là même qui a rétabli
l’esclavage, est un grand homme. Pour nous autres nègres,
Napoléon est un criminel, un criminel contre l’humanité.
Voilà la mémoire que nous devons transmettre aux
générations présentes et futures. Garder la
mémoire – même et peut-être surtout quand elle
brûle – c’est entretenir le feu du combat pour la vie et
pour la citoyenneté contre la haine et la rancoeur.
Cultiver la mémoire de notre
histoire d’enfants et petits-enfants d’esclaves, c’est brandir
le symbole de la défense d’une certaine idée de
l’humanité.
Devoir de mémoire donc pour
nous, car un peuple sans mémoire est un peuple sans Histoire ;
et un peuple sans Histoire et donc sans passé est un peuple
sans avenir.
Nous avons un passé et donc un
avenir. C’est pourquoi les mots que nous utilisons pour crier notre
souffrance, la souffrance à nous transmise par nos vaillants
ancêtres, oui ces mots-là ne sont plus seulement des
signes : ils s’incarnent dans l’écarlate de la
mémoire du sang versé et dans l’honneur de la trace
laissée…